Samuel Dixneuf

Effraction

In Fictions on 10 octobre 2010 at 20:47

Il avait toujours eu un rapport abstrait à la violence. Il la voyait s’étaler sur les Unes des journaux qu’il n’achetait plus. Il l’observait, décortiquée avec délectation par des présentateurs de JT dont la componction cachait mal l’excitation. Il la devinait, dans l’enfilement des statistiques que lui envoyait le Pôle Sécuplus[1]. Il la recherchait, en regardant des films violents, les mains grasses et le corps avachi.

Il sortait peu.

Il s’était tenu éloigné de femme, enfant ou animal. Simple précaution. Il avait bien sûr cessé de travailler. On est jamais trop prudent. Ses voisins pouvaient à peine attester de sa présence. Ils auraient eu encore plus de mal à le décrire.

Son seul bien, hormis la chambre de bonne qu’il occupait depuis une dizaine d’années, était une grosse voiture. Une italienne. Achetée à crédit.

Une fois par mois, vers deux heures du matin, si la lune était haute, il sortait. Il approchait à pas de loup son bolide. De loin, déjà, il admirait ses formes féminines caressées par la lumière froide de l’astre. Il se plaisait à penser que cet objet, splendide, lui appartenait. Parvenu à sa hauteur, il sortait de son flanc un chiffon doux. Il faisait passer sa main, gentiment, sur la taule luisante. De petites poussières s’enfuyaient docilement.

Il roulait souvent toute la nuit, sans but, grisé par le feulement du moteur, partiellement étouffé par l’habitacle climatisé. Il s’aventurait parfois jusque dans quelque route tortueuse qui débouchait sur un col solitaire balayé par les vents. Mais le plus souvent, il choisissait de longues portions rectilignes, des routes parfaites, refaites à neuf, sur lesquelles il glissait sans effort, à l’abri du temps. Hypnotisé par la lueur bleutée de ses phares bi-xénon, il avait l’impression de chuter sans fin dans un délicieux néant.

Il s’était préparé minutieusement, comme toujours, pour sa longue chevauchée nocturne. Le cœur battant pour son amante de métal. Il ne s’était douté de rien. En s’élançant vers elle, il avait bien remarqué que certaines choses semblaient chamboulées. Que quelque chose (quoi ?) n’était pas bien normal. Mais il lui fallut plusieurs minutes d’incrédule effroi pour comprendre ce qu’il s’était passé.

La portière du conducteur, sa portière, cette interface de bonheur kilométrique, avait été déchiquetée en son centre névralgique. La belle italienne avait été déflorée. Quelqu’un s’était introduit en son sein. En avait avidement inspecté les recoins. La beauté assassinée. Il ressentit une vive anxiété, et, pour la première fois de son existence, quelque chose pouvant s’apparenter à une exaltation lyrique.


 

[1] La plupart des quartiers de la Ville étaient désormais placés sous la surveillance de sociétés privées. La population exprimait régulièrement sa « grande satisfaction. »

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