Samuel Dixneuf

Apprendre

In invité(e)s, vasescommunicants on 5 novembre 2010 at 01:00

Je me prête pour la première fois au jeu des Vases communicants. J’ai le plaisir d’accueillir ce texte de Murièle Laborde Modély.

Elle aurait pu dire

« Maintenant tu prends ce putain de livre, et tu lis cette page !

Je ne vais pas te laisser faire n’importe quoi, pousser toute tordue comme une fille des rues, courir comme une folle dans la cour, avec des cagnards les pieds nus.

Tu ne seras pas comme moi, à nettoyer la merde des bourgeois, à quatre pattes sous leurs yeux. Je ne te veux pas ma fille, les mains et les genoux calleux.

Tu vas apprendre, et plus vite que ça !

Tu le dois à ton père, qui crève sur les chantiers, pour avoir mêlé son sang au mien. Pour avoir cédé à ma couleur de miel, à mes yeux en amande, mon odeur de charbon.

Tu le dois à sa vie dévastée, à cette humiliation de devoir trimer comme un nègre, lui le fils de blanc. Lui qui serait ce soir, à deviser tranquille sous une varangue, près d’une femme en robe longue entourée de quelques enfants blonds.

Tu dois apprendre ma fille.

Tu es ma revanche. Ta peau noire de suie, ton cerveau plein de mots, voilà mon triomphe et ma rage jetés à leurs visages lourds de mépris.

Et il n’y a que ton savoir qui peut remplacer ma beauté éphémère dans le cœur de ton père. »

Elle aurait pu dire tout cela, mais elle restait silencieuse.

Elle se tenait raide, assise sur une chaise branlante. Sa bouche crispée sur une colère froide, le bloc de glace emplissant sa gorge sèche et l’espace minuscule de la maison.

Sur ses genoux, un livre était ouvert. Les pages étaient tendues, presque à se déchirer sous la pression des doigts. Une lampe à pétrole éclairait les visages d’une lumière faiblarde. Elle jetait des ombres étranges sur les murs recouverts de vieux journaux. Le visage de la mère devenait méconnaissable sous les yeux de l’enfant : des lettres et des photos dansaient comme des diables sous ses sourcils froncés.

La fillette était par terre, la robe sale remontée sur ses cuisses. Une mince cordelette la rattachait au pied de la table. Des traces violettes, souvenirs fugaces de sa résistance, zébraient la peau de sa cheville.

L’enfant était immobile, la tête penchée sur le sol en terre battue.

Elle attendait le cerveau vide, un mot de sa mère qui aurait tordu le cou à ce serpent visqueux qui pressait ses poumons.

La mère aurait pu…

Mais elle a abattu le livre sur la tête de sa fille, et d’un geste brusque a écrasé son visage sur les pages noircies.

–        Lis !

Le mot a claqué comme un fouet sur l’échine.

———–

Mon texte, sur L’oeil Bande : http://l-oeil-bande.blogspot.com/2010/11/le-pelerin-hommage-pessoa-vases.html

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  1. Ouch! c’est dur ! Tous les mots qu’elle aurait pu dire enfoncés dans un coup de livre.

  2. J’ai pris une sacrée claque. Et la tension dès le début.

  3. ah oui c’est fortiche là!

  4. fortiche et mené avec une fermeté cachée

  5. Lu. P… de texte.

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