Samuel Dixneuf

Texte récurrent

In invité(e)s, vasescommunicants on 7 janvier 2011 at 01:00

Vases Communicants, cuvée numéro 3.

en cherchant à
voir derrière les
apparences on
prend encore le
risque de croiser
un regard
24/12/06 11:07

Extrait des SMS de la cloison

C’est une grande joie d’accueillir ce mois-ci celui qui écrit « souvent dans l’épaisseur d’un mur »,  Philippe Rahmy.

Il nous offre un texte hypnopompique dont chaque mot « projette un froid de viande. »

Vers minuit, je m’habille. À ce point détaché, je m’étonne d’avoir encore tant de force. Ma réussite est totale. Mais il faut que je sorte car la puanteur devient insupportable. Dehors, la lumière descend de vertu en vertu. Plus strident encore, le rayonnement dresse une forêt de colonnes. Puis la frénésie apparaît, se jetant au milieu de ce bois tendu par une corde. En haut, des hématomes, en bas, l’hémorragie. Devant ça, toutes les phrases se valent. Dans la promesse qui s’étend sur un si grand espace, le futur paraît démesuré face au changement, innocent de toute attente mais disposé à combler celles qui méritent d’exister.

J’arrive au terme de la période préparatoire durant laquelle j’ai sciemment commis des délits, puis des crimes, toujours plus graves au regard de la loi mais nécessaires à ma transformation. Je peux nommer ce processus en disant « la logique d’aggravation qui me libère, vivant, de ma condition d’être humain ».  Je sais aussi que l’abjection croissante des actes que je commets ne me rapproche pas du but, mais qu’elle anéantit les résistances morales qui brident la violence avec laquelle je frappe mes victimes. Chaque coup projette un froid de viande. Chacun est porteur d’une égale quantité de sang.

[pause]

La première fois, écartant les jambes, je suis venu par derrière, une autre fois, je me suis mis debout, faisant un angle au milieu des colonnes. Une autre fois encore, j’ai suivi quelqu’un dans la rue avec l’impression de fuir une menace. Je me suis approché avec l’intuition d’un danger imminent. Des feuilles tourbillonnaient autour de nous. Il faisait sombre. J’ai eu peur. Je me suis précipité dans un hall d’immeuble où une femme poignardait un homme sous l’escalier. Je l’ai regardée sans réagir, avec une attention et une excitation telles que je me suis mis à vomir. Tandis que le couteau s’enfonçait et remontait avec lenteur, à la place de l’acte qu’elle commettait, dans cet assassinat, je n’ai vu qu’un geste pur.

Elle aussi m’avait vu. Elle s’était tournée et me fixait droit dans les yeux. C’était une femme jeune que son acte ne semblait pas concerner. Elle était stupéfaite ; son expression n’était que le reflet de la mienne. Des sirènes se firent entendre. « Mais qu’est-ce que vous foutez là ? » Je ne pouvais répondre. J’étouffais sous les images. Elle se répéta, puis m’injuria. Je restais immobile. La victime était tombée à genoux et avait passé les bras autour des cuisses de la femme. Quelqu’un enclencha la minuterie de l’escalier, il y eut des cris. L’ombre de la balustrade enveloppa les épaules de la femme qui avait repoussé le corps du pied, et qui se tenait maintenant très droite sous la lampe. On voyait derrière elle le local à poubelles et la sortie de secours. Il faisait une chaleur terrible. Je n’avais toujours pas conscience du danger car mon aveuglement était la condition de tout.
Trouvant enfin le courage de parler, je demandai à continuer. La femme avait essuyé le couteau contre le mur et l’avait glissé dans une boîte aux lettres. Je n’existais plus pour elle. Sa beauté n’en devenait que plus réelle. Je demandai à continuer car cette beauté, je la sentais au service du plus sauvage arbitraire. Un instant elle revint à elle. « Mais qu’est-ce que vous foutez là ? » Ce dernier avertissement se perdit dans le vide. La situation devient si claire que la honte de m’être préservé si longtemps me quitta pour toujours. J’ai baissé les yeux. Les mots d’impossible et d’absolu se tordaient dans la poussière. Il y eut un choc. L’instant d’après, elle avait poussé le battant sur la ruelle.
[pause]

Chaque œuvre est l’empreinte d’un corps… Jamais ce corps idéal de marbre n’apparaîtra dans sa gloire. Son visage planté au-dessus des foules est le plus banal qu’il m’ait été donné de voir. La suite dépend du lecteur. C’est pourquoi ce lieu restera tel quel. Sans éclat, merveilleusement accordé à l’approximation de l’art.

Philippe Rahmy 1er janvier 2011

Mon texte, sur kafkaTransports

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