Samuel Dixneuf

Angles

In Fictions on 11 janvier 2011 at 09:33

On pourrait dire :

Devant elle, l’espace raisonné de la cafeteria (refaite à neuf récemment selon le kitsch de rigueur qui accompagne une certaine idée d’opulence  -non loin, un grand magasin, sur quatre étages marques de luxe, vendeuses surnuméraires, il faut harmoniser), le mobilier clinquant, la fausse végétation, les mangeurs d’entreprise (il est midi, il s’agit d’engloutir dans l’heure la valeur de quelques tickets resto, de mastiquer regard perdu dans le flou de la scène, ou dans les détails d’un tableau abstrait –le même est visible aux toilettes- ou l’oreille distraite du ronronnement des collègues qu’on s’est tapé tout le matin –pour les plus malheureux, un plan d’action voire un debrief avec le N+1), quelques touristes en déroute, un clodo (verre de rouge, barbe –nul besoin de préciser hirsute- bougonne, un jeune homme passe tout près, c’est fini Noël connard, le jeune homme ne réagit pas, au fond un sapin anachronique clignote malgré tout), au-delà de la grande baie vitrée une lumière vive noie les détails : elle n’a que ça.

Elle se trouve derrière un comptoir. Tablier blanc (slogan probable sur le bas –kiss the chef ?- elle porte une toque de grand chef tiens). Des mangeurs lui tendent des tickets donnant droit à des pizzas à 4 sous. Elle les chauffe à l’avance. Le mangeur n’attend jamais. Lorsqu’il signale, approbateur, sa rapidité, elle sourit, je les chauffe à l’avance voyez-vous. Parfois, on la prend pour un homme. Bonjour, Monsieur. Elle ne se démonte pas. Le temps d’amener la pizza, le mangeur réalise sa bévue, il est tout rouge, il balbutie. Elle sourit. Elle plaisante volontiers avec ses collègues. Celui qui fait cuire les steaks et celle qui vide les frites dans l’huile bouillante. Une bonne équipe.

On pourrait donc dire :

Elle fait des pizzas –en fait elle les met au four, la farine sur le plan de travail fait partie du décor- médiocres (elle le sait, un jour, avec une amie, elle en mange une dans un restaurant italien au fond d’une ruelle, comme une découverte), mais elle le fait bien. Le décor et les mangeurs ne rentrent pas dans ses considérations et donc dans son jugement. Comme G. (qui s’occupe de la salle et passe machinalement son chiffon sur la table d’angle pourtant propre à chaque fois qu’elle part vérifier l’état des toilettes, l’air déterminé) elle fait bien son travail.

Elle est heureuse.

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  1. j’aime beaucoup ce texte pour tout ce qui affleure …

  2. […] l’indifférence et la rage insatiable des vents. Pique-niquer ailleurs, plus tard, plus loin, sur une autre aire d’autoroute. Il faut […]

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