Samuel Dixneuf

Abre los ojos

In Nocturnes on 2 février 2011 at 10:29

-Vous sentez quelque chose ?

Je suis allongé. Je ne parviens pas à ouvrir les yeux.

-Monsieur, vous sentez quelque chose ?

On ne doit pas s’adresser à moi. Monsieur. Je ne me souviens plus du premier Monsieur. Je devais être jeune. Ca m’avait foutu un coup de vieux. Comme un poids invisible qui allait alourdir ma démarche. Monsieur. Comme une chape de sérieux sur un monde soudainement monochrome. Heureusement, ça n’a pas duré longtemps. J’ai dû dévier quelque part. Déroger à certaines normes. M’écarter du chemin. Manquer à l’appel. Je ne sais pas. Plus de Monsieur.

Des regards durs, accusateurs. Mutisme.

-Monsieur…

C’est peut-être bien de moi qu’il s’agit. Il me semble que mon corps oscille –péniblement, puisque je m’estime rivé au sol.

Une femme. J’aimerais que ce soit une femme. Elle est penchée sur moi. Ses cheveux, longs, bruns, caressent le bas de mon visage. Si je pouvais ouvrir les yeux, je me perdrais dans sa chevelure, son visage se devinerait seulement. Je chercherais ses yeux. Ses longues mains ont agrippé le haut des manches de mon vieil anorak. Les secousses se font plus énergiques. Elle veut que j’ouvre les yeux.

-Vous êtes là ? Vous sentez quelque chose ?

Je préfère l’odeur rance des rues à l’air filtré et brassé des appareils conditionnés. Mais je crois que ce n’est pas la question. Cette femme, que veut-elle ? Je gis peut-être sur l’asphalte, disloqué, ensanglanté. Elle se demande alors si je sens encore quelque chose. Sentir quelque chose, alors, ce serait un bon signe. Mais ça fait longtemps que je ne sens plus rien. Je me souviens du temps où, jeune encore sans doute, j’allais chez le dentiste. Selon lui, je n’étais pas douillet. Il m’aimait bien. J’aurais voulu qu’il me fasse mal. Mais, rien.

Parfois, j’enfonçais mes ongles dans la chair de mon bras en imaginant la douleur.

Mais peut-être peut-on sentir autre chose que la douleur.

-Monsieur !

Elle s’impatiente. Elle s’affole. Je n’y suis pas. Je m’éloigne. I’m not there. Un jour, peut-être, j’ouvrirai les yeux. Il me faudra faire un effort important. Craqueler les croûtes de sang qui scellent mes paupières.

J’ouvrirai les yeux, doucement, et me perdrai dans ceux, infinis, de l’enfance disparue.

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