Samuel Dixneuf

12,9 Volts

In Fictions on 25 février 2011 at 14:08

Elle lui a dit fout-le-camp-ne-remet-plus-les-pieds-ici et il est parti. Sans discuter. Peut-être le voulait-il au fond. Il a démarré sa voiture, gentiment glissé le CD des Enregistrements magnétiques dans la fente discrète du tableau de bord :

Il faut donc croire que la censure que les gens exercent sur la question de leur propre vie quotidienne s’explique par la conscience de son insoutenable misère, en même temps que par la sensation, peut-être inavouée mais inévitablement éprouvée un jour ou l’autre, que toutes les vraies possibilités, tous les désirs qui ont été empêchés par le fonctionnement de la vie sociale, résidaient là, et nullement dans les activités ou distractions spécialisées.

Il s’appliquait à une conduite fluide, et conduisait plutôt doucement. La voix mécanique et implacable de l’enregistrement envahissait tout l’habitacle. Mais le moindre écart, la moindre contrariété routière auraient pu dégénérer en quelques instants de pure violence.

Les journées passaient dans le désœuvrement méticuleux des heures de travail.

Le soir, il retrouvait sa voiture. Il naviguait une petite heure, sans but, vers les zones frontières, sur des routes peu fréquentées. Quand la fatigue le gagnait, il se garait sur les parkings des boulangeries industrielles, et, juste avant la fermeture, achetait quelques sandwichs à 2 euros 50.

La vie qu’il menait depuis qu’il était parti n’avait guère plus de valeur que ces sandwichs qu’il enfouissait pensivement. Il était heureux.

Il tournait le bouton de la radio, et, en écoutant coach Courbis sur RMC 3-1 c’est le cousin germain de 1-0 si t’y réfléchis bieng en scrutant la nuit, il s’imaginait en détective en planque ou en bandit en cavale. Il meublait sa soirée de fictions diverses, se voyant tantôt menaçant, tantôt protecteur envers les derniers passants qui se hâtaient de rentrer chez eux.

Il restait toujours aux lisières, aux marges, mais ne s’aventurait jamais au fond des chemins caillouteux, dans le sombre des forêts silencieuses. Il se contentait de ce léger retrait, en indolent spectateur, ruminant son confort et sa solitude.

Il branchait divers appareils sur la prise 12 Volts située dans le coffre ou sur l’allume-cigare pour les plus légers. Sa vie dépendait seulement de l’énergie d’une batterie de 12,9 volts. Il aimait ça.

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