Samuel Dixneuf

Un quart de soupir

In Fictions on 28 février 2011 at 01:41

Un et deux et trois, un et deux et TROIS… Temps martelé, temps scandé, syllabes ciselées. Il n’y arrive pas. Elle joint le geste à la parole. Le crayon papier s’écrase sur le bois délicat du piano-forte. Du coin de l’œil, il remarque les petites entames dans le tendre de la pulpe. Leur nombre grossit à vue d’œil. Il a envie de lui dire d’arrêter. Il y arrive encore moins. Il est en retard. La mélodie s’échappe. Le tak-tak métallique du métronome s’amplifie à l’infini, il est pris de vertiges. L’oscillation du temps devient insupportable. Il est en retard. D’un quart de soupir.

 

Il regarde le plafond depuis déjà plusieurs mois. Sa vie va se terminer comme elle a commencé, à l’horizontale. Il repense à cette scène, par habitude. Il pense souvent à son enfance depuis qu’il sait qu’il va mourir. Mais, cette fois, d’autres scènes se superposent.

 

Elle était belle, ce jour-là. Il revoit son sourire. Solaire, écriraient les écrivains. Dehors il fait tiède. Il est entouré d’amis. Il vient de se marier. Le temps file. Plus vite qu’à l’habitude, lui semble-t-il. Les choses sont très souples, sans consistance. Il ne fait rien pour les retenir. Il en éprouve une sorte de gène. Se déconcentre. Prend du retard. Il n’est plus vraiment là. Répond machinalement. Un peu à côté. D’un quart de soupir.

 

Il marche. Il a travaillé tout le jour, il fait nuit, et il marche. Il fait froid. Ses pas résonnent sur les pavés humides. Il déplie ses poumons atrophiés. Il lâche son corps. Est-ce pour cela qu’il entend l’écho du claquement des ses talons sur la roche parisienne alors qu’ils n’ont pas encore touché le sol ? Comme s’il marchait en apesanteur. Lorsqu’il foule enfin le sol, c’est un bruit mat, assez plat. Il est en retard. Encore. D’un quart de soupir.

 

Alors, il comprend, ce jour-là, en regardant le plafond, qu’il a toujours observé la vie, qu’il voyait sans le voir quelqu’un qui allait au pas, en cadence. Etait-ce lui ? Car lui, il était en retard. D’un quart de soupir.

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