Samuel Dixneuf

Présent antérieur

In invité(e)s, vasescommunicants on 1 juillet 2011 at 00:00

« Il était impossible d’ajuster le langage  ces souvenirs – tout simplement, il n’existait pas de mots adultes pour ces impressions d’enfance. »  
La défense Loujine, Vladimir Nabokov, Gallimard.

Le jardin est un labyrinthe, ses moindres dédales, c’est un détail, je sais. Je vais, je viens, je cours, je m’envole : losange. C’est la forme du jour, je vous dis. Losange gris bleu d’un thuya rampant qui aujourd’hui a tout recouvert, tout, je dis bien tout, sans forme aucune, disparate, l’herbe a disparu, plus rien dessous, cet inquiétant pseudopode, cinq fois sa taille de départ, il me reste juste le souvenir lointain d’un carré de pelouse, qu’à pied, à vélo, je parcours en tous sens.

Il semble qu’il s’ouvre à nous une vie nouvelle, que nous donnerons à l’attention.

La maison est vide, les volets pourtant ouverts à cette heure, le portail aussi qui invite d’ailleurs à entrer, j’entre, je reconnais (l’image à placer ici) le lieu de mon rêve, mais je ne suis pas dans un rêve, enfin je crois, pincez-moi pour voir.

On descend dans le garage, on contourne la voiture, de la place tout autour, le moteur encore chaud dans mon souvenir, sur le sol en béton, la forme de losanges dessinés, l’établi en bois de mon grand-père, les pans de moquette, les rouleaux de papier peint et la collection de lanières de cuir aux largeurs diverses.

Sans retirer quoi que ce soit à ce qui se voit quotidiennement, les récits y répondent  à côté. 

Dans la cuisine d’appoint, la cuisine d’été, les fenêtres au-dessus des éviers d’émail, écran panoramique où l’on ne peut percevoir qu’un fragment de ciel, cadre à nuages qu’on ouvre uniquement quand on fait la cuisine, ici les confitures.

Je fais juste des expériences. Naturellement aller voir ailleurs, comme hypothèse.

Fraîcheur de la chambre voisine, le couvre-lit matelassé couleur framboise à motif losange encore une fois. L’endroit sent le moisi, le renfermé, seuls mes parents y dorment. L’odeur m’en chasse. Le motif se répète à l’infini.

On se jure de regarder à l’avenir tous les objets du monde comme il nous a été donné de regarder ce jour-là un jardin, un ciel, une jeune femme.

Partie de rami sur la petite table pliante. Les chaises en bois blanc. Je perds toujours, qu’importe. Roi, dame, valet. Rouge. Losange.

Sur les remèdes, les manèges, les derniers soupirs qui ne veulent rien dire.   

Dans le verrou de la porte basse qui conduit au jardin (il fallait toujours penser à la fermer, la porte, pour qu’elle ne claque pas), une large clé rouillée style contes de fée à laquelle pend anachronique un imposant porte-clé vert en forme de losange. Oui je sais… Le Grand Hôtel de Paris. Aucun numéro de chambre. J’ouvre la porte. Me voilà projeté de l’autre côté. Rien à voir avec l’endroit d’où l’on vient, on dirait son envers. Le potager. Carré de pommes de terre au fond du jardin, les doryphores rayés bicolores, rectangles cultivés de haricots verts, petits pois et tomates. A proximité de la cabane sous laquelle est cachée la cave : cassis, framboises et groseilles. On en mange au passage. Des tours et des tours. Jusqu’à épuisement. En sueur, éreinté on se met à l’ombre.

Et notre œil croit baigner à l’aise dans une étendue sans distances, comme il est donné à notre pensée, dans le temps, d’épouser à la fois le passé, le présent, l’avenir.  

Le jardin est un labyrinthe dont on ne sort plus : souvenirs d’enfance.

Pour combien de temps ? Je ne sais pas répondre à cette question.

Vases communicants, cuvée 8 et ce texte de Pierre Ménard. J’ai écrit aussi, chez lui. C’est ici.

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