Samuel Dixneuf

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Plantée sans racine

In invité(e)s, vasescommunicants on 3 août 2012 at 00:01

 

Nous avons, parce que tel était notre plaisir, décidé d’échanger en ce premier vendredi d’août.

Vous avez écrit :

Je pars dans quelques jours faire la traversée des Alpes par les cols en vélo, de Thonon-Les-Bains à Nice, où je devrais arriver, si tout va bien, le 31 juillet.

J’ai pensé : je ne bouge pas.

Me suis souvenue des vacances adolescentes à Publier, au-dessus de Thonon, de l’ennui d’être loin de ma mer et de mes contemporains, avec cette évidence : mon envie d’évasion n’était que tapis volant sur désir, rêve.

Je vous ai admiré.

Vous avez écrit :

Je pars dans quelques jours faire la traversée des Alpes…

Ai regardé mes pieds, ai regardé ma cour, ai regardé ma ville

J’ai pensé : je ne pars pas.

Suis jamais beaucoup partie, sauf en délicieux projets, n’était guère possible.

Pourtant

Il y avait la merveille des cartes, des grandes que rêvais, de celles de mon petit atlas.

Il y avait les bouffées amenées par des images, avec quelques mots au dos, que recevais de ceux qui partaient.

Je ne bougeais pas, ou peu, je déteste la voiture, je n’aimais plus les trains où on encage, je n’aimais pas l’ennui immense des aéroports avant le plaisir de l’envol.

Mes voyages devaient être plus rapides que ne le permettent les corps.

Pourtant

J’aime ceux qui voyagent, les admire, en profite.

Nous avons, parce que tel était notre plaisir, décidé d’échanger en ce premier vendredi d’août.

Vous rouliez dans la grandeur des cols – y avait-il d’accueillants aubergistes, des gentianes encore, et déjà des mûres ?

Vous alliez vers la mer notre.

Allez-vous nous dire la beauté, allez-vous nous dire l’effort et l’ivresse, allez-vous nous dire vos pensées ou rêveries ou juste votre immersion dans cela, les jambes et les yeux, ou autre chose, je ne sais…

Suis venue me poser, définitivement, à la surface de cette ville dont les murs me sont amis.

Et pendant ce mois j’ai marché dans le monde venu à nous.

Je pourrais dire le plaisir de la marche, la difficulté de la marche, la fatigue, le plaisir des yeux, l’excitation légère d’un peu d’intelligence volée au passage, le charme des échanges légers et sans lendemain, la pesante idiotie aussi, parfois savante, l’attente, les voix, les langues inconnues, le frémissement instinctif quand chante l’italien, la reconnaissance un peu vague de l’espagnol, de l’anglais quand n’est pas imposé, la gratitude devant les efforts, le voyage de musiques en musaks, les corps avachis et la beauté joyeuse, les visages, les sourires venus d’Asie, ce qu’ils ont de sincères sous la politesse, et le jeu, la danse, unis dans la modernité, les parfums que prend cette modernité, la mode, et la mode transcendée, la tradition, et la tradition dégradée, la saoulerie du corps et de l’esprit, la lassitude et la panique, la petite aventure à mon échelle, le bonheur de passer outre et l’angoisse,

Mais j’ai perdu les mots et leur vie…

Me restent maintenant les voyages fictifs, au fil d’internet, la lâcheté sans remord de vivre par procuration, et le rêve tendu pour créer le réel qui s’étend autour de ce qui m’est donné.

Vous m’avez fait l’honneur de cet échange… mais n’étais sans doute pas capable d’y tenir ma part – vous rend grâce d’accepter cela.

Vases communicants, 16e édition. Mouvements suspendus… Un grand merci à Brigitte Célérier, qui m’accueille à son tour chez elle.